Mise à jour3 décembre 2019   

Les Drailles de la Mémoire Cassis

Les Drailles de la Mémoire Cassis

Un accident d'aérostat à Cassis

17 novembre 1850

Dans le col de La Gineste, au niveau du lieu dit le "Logisson"

Extrait de l'ouvrage de Julien TURGAN  

"Les Ballons"

Histoire de la locomotion aérienne

Depuis son origine jusqu'à nos jours

Editions Plon Frères - 1851

 

 

 

 

Le Ville-de-Paris, ce noble et gigantesque aérostat avec lequel nous avions fait notre grand voyage de Belgique, vient d'être détruit à Marseille par un incendie dont on ne connaît pas encore la cause. Voici dans quels termes le Nouvelliste de Marseille rend compte de ce terrible malheur, qui atteint si cruellement une pauvre et courageuse famille :

 

« Une foule considérable occupait hier l'enceinte d'où le ballon de M. Godard devait s'élever dans les airs. La promenade du Prado était également remplie d'une affluence inouïe de curieux attendant le départ de l'aérostat. Le temps était magnifique, mais un léger mistral se faisait sentir; aussi quand le Ville-de-Paris est monté majestueusement balancé sur la tête des nombreux spectateurs, il a pris la direction de la mer et s'y portait avec une telle rapidité que, malgré les instances des autres voyageurs, au nombre de quatre, M. Godard a voulu opérer une descente, qui s'est heureusement effectuée dans la campagne de M. Peyssel, non loin de Sainte-Marguerite. Il était alors 4 heures et 5 minutes. On s'est décidé néanmoins à faire une nouvelle ascension, et l'on s'est de nouveau pourvu de lest pour remonter et aller retomber derrière les collines de la Gineste.

 

Ces opérations terminées, on a essayé de monter; mais le ballon, qui avait perdu beaucoup de gaz, n'a pu s'élever, même après avoir rejeté le lest, et il a fallu que deux des voyageurs consentissent à ne pas prendre part à l'ascension. En conséquence, Madame Deschamps et M. Laugier sont restés à terre. M. Laugier, dans cette circonstance, ayant bien voulu se retirer en faveur de M. Crémieux, qui devait s'absenter et n'aurait pu prendre part à l'ascension projetée pour dimanche.

Ainsi allégé, l'aérostat s'éleva lentement, emportant MM. Godard, Deschamps et Crémieux ; il était alors cinq heures. On l'a vu suivre la même direction qu'auparavant et se perdre derrière les collines de Cassis. M. Godard se voyant en face de la mer, vers laquelle le vent le poussait rapidement, fit les préparatifs de descente. On jeta d'abord une longue corde, dont l'effet est de ralentir la marche de l'aérostat par le frottement, en traînant sur la terre. On lâcha du gaz et l'on jeta l'ancre en même temps.

 

On se trouvait, en ce moment, à une élévation de cent mètres; le vent soufflait avec force au milieu des montagnes, et l'ancre, qui ne put mordre aucune part dans une contrée dépouillée d'arbres et tout à fait aride, courait avec bruit sur les rochers, faisant jaillir une traînée d'étincelles. Cependant l'aérostat s'abaissait vers la terre, et la nacelle, rasant les inégalités du sol, éprouvait de fortes secousses. MM. Deschamps et Crémieux s'étaient couchés dans la nacelle par le conseil de M. Godard, qui restait debout, cherchant à manœuvrer de manière à arrêter la marche de l'aérostat. Un choc lance l'aéronaute en avant de la nacelle et le fait tomber à terre.

 

M. Godard se relève aussitôt, et, ne songeant qu'au danger de ses compagnons, court après le ballon, qui venait de parcourir 5 ou 6 kilomètres en quelques minutes, et leur crie de tirer la corde de la soupape, que M. Deschamps tenait d'une main, tandis qu'il se retenait de l'autre à la nacelle. En même temps, M. Crémieux, qui a montré dans cette circonstance un sang-froid admirable, s'occupait à couper les cordes de la nacelle, afin de la séparer du ballon, au moment où l'on se trouverait tout à fait près de terre.

 

Un nouveau choc a jeté M. Crémieux hors de la nacelle, sans que sa chute ne lui ait occasionné aucune blessure grave, et M. Deschamps s'est alors laissé glisser à terre. Entraîné quelque temps par une corde qui s'était embarrassée à ses pieds, il a reçu quelques blessures à la tête et une entorse.

Le Ville-de-Paris a continué sa marche encore quelque temps, et s'est abattu à une demi-heure de là, près Cassis.

Cependant M. Godard, inquiet sur le sort de ses deux compagnons, a continué de courir dans la direction qu'ils avaient suivie, et les a pu rejoindre non loin d'une habitation isolée, où ils ont été transportés, et dans laquelle on leur a donné les soins que leur état réclamait.

 

Moins grièvement contusionné que ces Messieurs, M. Godard est aussitôt parti pour Cassis, afin de se procurer une voiture pour les transporter à Marseille.

 

Arrivé au détour d'une colline, il aperçut à quelque distance une grande clarté qui éclatait tout à coup et sillonnait la campagne. C'était le Ville-de-Paris qui brûlait; le gaz qu'il contenait encore s'étant enflammé, on ignore encore par quelle cause. Des paysans se trouvaient à l'entour de l'aérostat, et ont pu annoncer à M. Godard, qui les a interrogés de loin, que son aérostat était entièrement consumé, sauf l'extrémité, et que l'explosion du gaz n'avait occasionné aucun mal aux rustiques spectateurs qui semblaient se réjouir autour de cet incendie comme autour d'un feu de joie.

 

Telle a été l'issue fatale de cette ascension à laquelle notre ville tout entière était accourue comme à une fête.

 

Les voyageurs sont arrivés le soir même en ville. Le ballon est évalué à environ 15,000 Fr. C'est, comme on le voit, une perte considérable pour M. Godard. Nous apprenons avec plaisir, et nous nous empressons d'annoncer qu'une souscription va être ouverte dans plusieurs cercles de notre ville, pour dédommager l'aéronaute et réparer ce désastre. Nous ne doutons pas que nos compatriotes ne s'empressent d'y apporter leurs offrandes. »

 

     On ne sait pas encore aujourd'hui la cause de cet incendie. Est-ce la malveillance ou l'imprudence des naturels du pays ? Sont-ce les étincelles que la ferrure de la nacelle ou de l'ancre ont dû faire jaillir sur ce sol de granit? L'enquête la trouvera peut être. — Pauvre ballon, si beau, si régulier, nous ne pensions pas devoir faire si tôt ton oraison funèbre !

 

Cet évènement fut également relaté dans le quotidien "Le Journal de Toulouse" des 21 et 22 novembre 1850

 

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Eugène Godard

Recherches effectuées par André JAYNE et Cathy BRACHE

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