Mise à jour 14 novembre 2019   

Les Drailles de la Mémoire Cassis

Les Drailles de la Mémoire Cassis

                           Elle a fait long feu, la parabole de la mouette qui suit le bateau de pêche rentrant au port.

                           Elle s’imagine que les pêcheurs vont lui donner des poissons à manger.

                           Mais ce qu’elle ne sait pas, cette feignasse, c’est qu’on lui jette de la pitance de charognard

                           pour qu’elle se gave de déchets et de détritus.

 

Par beau temps, ces volatiles se nourrissaient de jeunes poissons venus s’aventurer à la surface de l’eau, mais par mauvais temps on les voyait faire des circonvolutions intéressées au-dessus de la décharge municipale qui à cette époque était à ciel ouvert. Elles se revigoraient l’existence et leur blanc plumage avec des proies faciles et peu ragoûtantes. Elles ricanaient même à se goinfrer de la sorte des heures entières de reliefs de repas et d’eaux grasses.

 

A manger de la sorte, elles se confectionnent une chair si coriace et si désagréable qu’on ne lui connaît aucun prédateur. Même leurs déjections sont mauvaises car elles ne produisent pas du bon fumier, le fameux guano. Oiseaux de misère !

Alphonse dit Casquette et les gabians

A cette époque, les patrons-pêcheurs de notre village arrondissaient leur fin de mois en se transformant en batelier pour une visite des calanques à bord de petites unités pouvant transporter six à huit personnes. A la belle saison, par temps clair et mer belle, les rotations vers ces lieux charmeurs et pittoresques allaient bon train. Ils étaient une bonne dizaine à proposer ces excursions et comme chacun travaillait pour son propre compte, il fallait jouer d’astuces et d’imaginations pour remplir au plus vite le bateau de promenade en mer.

Alphonse dit Casquette  était un original. Il était connu dans le village pour ses facéties de collégien mais par-dessus tout pour ses tenues vestimentaires hors normes. Frappé par le virus de la mode d’avant-garde, il se faisait confectionner des tenues qui le différenciaient des autres bateliers. Il portait des maillots de corps orange, violine, rouge ou vert tendres sur un corps bronzé à longueur d’année.

Les anciennes braio de marin en coton blanc avec boutonnage à pont, il les faisait teindre en couleurs acidulées : jaune, rose, bleu pâle très en avance sur son temps

On aurait pu se méprendre sur ses mœurs, mais avec sa voix de stentor, son verbe haut, sa gouaille de provençal bien trempée et sa façon de regarder les estivantes, on ne pouvait pas faire d’erreur sur la personne. Sa chevelure abondante poivre et sel était protégée d’une casquette de capitaine d’un blanc immaculé à la visière noire, surmontée d’une ancre de marine brodée de fil d’or. Cette tenue d’exception attirait sur lui tous les regards, et Alphonse savait en tirer profit. Ce mode vestimentaire propre, hors des coutumes, lui plaisait bien. C’était sa façon de concevoir une autre interprétation de l’homme-sandwich, une version pointue de la publicité, la gestion de l’image, du temps où on ne l’appelait encore que réclame.

 

Bien sûr les gens, piqués de curiosité, étaient attirés par l’extravagance du personnage qui dénotait en rapport des autres bateliers ; peut-être le prenaient-ils pour le chef des bateliers ? Lui, qui aimait se distinguer de ses collègues de travail, avait ainsi mis au point une technique originale pour remplir son bateau de promenade plus rapidement que les autres.

 

Alphonse, fier comme Artaban, le regard fixant l’horizon, un brin dédaigneux envers les autres bateliers, appareillait toujours le premier en direction des calanques, son bateau chargé de touristes tout frais descendus du car. Tout semblait se dérouler pour le mieux. Les autres bateliers ne se montraient pas trop jaloux, mais on sentait par leurs mimiques, envie et dénigrement. Leur compensation, leur revanche, le revers de la médaille, le juste retour des choses, ils le tenaient dès la visite terminée !

A chaque retour de promenade à l’instant précis où ce brave Alphonse aidait les passagères à débarquer à quai, vlan ! Un gabian venait se soulager et immanquablement, ça tombait sur sa casquette. On aurait pu croire à une coalition de ces bestioles qui par vengeance interposée, se distrayaient à souhait, à salir, à souiller son couvre-chef. Ces drôlesses semblaient prendre un malin plaisir à remettre la fierté d’Alphonse à un plus juste niveau.

 

 

La fiente acide de ces oiseaux de mer maculait de tâches verdâtres la toile blanche de la casquette qui ornait la tête de l’élégant batelier en chef des promenades en mer. Il pestait, il criait, il jurait, il hurlait contre ces oiseaux de malheur, qui se moquaient de lui en ricanant. En d’autres circonstances, des mauvaises langues auraient dit qu’il avait une chance de cocu pour qu’à chaque fois, ça  lui tombe sur la casquette. D’autres tout aussi maldisants auraient prétendu que les gabians de Provence sont rieurs et facétieux tout autant que notre brave Alphonse. Hélas, ce serait prêter à ces volatiles des vertus dont ils sont manifestement dépourvus.

Ce rituel transformait le quai des bateliers en véritable tripot pour bookmakers. C’était devenu la                     partie récréative.

Au fil des jours, ils devenaient accros du jeu et pariaient des tournées de pastis sur une nouvelle et                 éventuelle chute de fiente sur la casquette d’Alphonse. Les bateliers flambaient à ce jeu comme sur le tapis vert de                        la  roulette du Casino Municipal.

 

Certains heureux gagnants ont pris, d’ailleurs, des "cuites" mémorables grâce à ces gabians.

Mais chargés d’anis ou à jeun, ils lui répétaient non sans une pointe d’humour que c’étaient plutôt ses tenues vestimentaires qui attiraient les déjections des volatiles. Des couleurs aussi voyantes, c’est bien plus tentant que le costume bleu de chine et la casquette bleue marine qu’ils portaient, eux !

 

Alphonse ne voulant pas céder face à des gabians aussi idiots, prit le parti d’investir une somme d’argent dans l’achat d’une demi-douzaine de casquettes de capitaine qui lui permettait d’en changer rapidement dès l’incident survenu. Mal lui en prit !

Un beau dimanche de juillet quand les cars de touristes venaient par dizaines pour faire la fameuse promenade en bateau, en pleine après-midi, le malheureux n’eut pas le temps nécessaire pour changer une casquette souillée par une autre, toute propre : un de ces gabians à l’esprit étroit se délesta et une fiente volumineuse, visqueuse vint s’écraser sur la chevelure argentée d’Alphonse. Les insultes grasses montèrent haut, très haut dans les cieux.

Elles plongèrent aussi, profondément dans les oreilles des touristes.

Voyant un énergumène en costume d’opérette, jurer comme un charretier

et gesticuler comme un épileptique en pleine crise, les estivants prirent peur.

 

 

Ils s’éloignèrent promptement de son embarcation pour le plus grand bonheur des autres bateliers hilares qui, pour la première fois, partirent tous en direction des calanques avant Alphonse, le laissant seul à quai maudire des gabians stupides.

Un récit de Robert Monetti.

Illustrations : "Spirou et les hommes-grenouilles" et Images du web