Mise à jour 14 novembre 2019   

Les Drailles de la Mémoire Cassis

Les Drailles de la Mémoire Cassis

Le tambour de Cassis
Par Pierre Cordelier

       Cassis est un délicieux petit port situé à une vingtaine de kilomètres de Marseille, en direction de la Côte d’Azur. Caché au creux d’un petit golfe, Cassis est célèbre par son vin blanc, par son maire, le docteur Agostini, le plus joyeux des magistrats municipaux, et  par le fait que la société des films Tino Rossi y a élu domicile, en y installant son siège social.

Cassis a vu naître l’abbé Barthélémy, auteur du « Voyage du jeune Anacharsis en Grèce » et titulaire à l’Académie Fançaise, au XVIIIème siècle, du fauteuil  n° 25 qu’a également occupé Marcel Pagnol, (fauteuil où siège actuellement Dominique Fernandez).

 

 

 

 

 

Mais Cassis est aussi la patrie de Jacques Vidal, plus connu sous le nom de « Tambour de Cassis » et auquel est rattaché ce vieux dicton populaire provençal : « Il est le tambour de Cassis, à qui il faut donner un franc pour le faire commencer à jouer, et cinq francs pour le faire arrêter ».

C’est au mois de juillet 1784, le 9 juillet pour être précis, que Jacques Vidal naquit à Cassis. Il y passa une jeunesse contemplative et restée ignorée de tous, avant de connaître le métier des armes. Pêcheur de rougets et de daurades, mais aussi virtuose du tambour, il fut envoyé par une administration logique et éclairée, servir la France sur les vaisseaux de l’empereur. La mer était son domaine, elle faillit être sa perte.

 

C’est du moins ce qu’apprirent les Cassidens, lorsque Jacques Vidal retrouva sa barque, ses filets et son ciel provençal. Il faut dire qu’il ne se faisait guère prier pour raconter ses « campagnes ». 

Souvent, le soir, un petit cercle d’admirateurs réunis autour de lui, au bord des eaux tranquilles du port (il n’y avait pas autant de touristes qu’aujourd’hui à Cassis) on pouvait entendre sa voix s’élever,  tranquille, dans un silence passionné :

  • Eh oui ! Je me suis battu contre les Anglais ! Et, croyez-moi, il faisait chaud, bien qu’on soit au mois d’octobre. Avec ce qui tombait comme biscaïens de tous les côtés, avec la fumée et les voiles, et les vergues en feu, on se serait plutôt cru au 14 juillet. Ça se passait au large du cap Trafalgar… et pour ceux qui ne savent pas où c’est, eh bien, disons que c’est loin… là-bas, en bas de l’Espagne, pas loin de Gibraltar.

 

Et devant l’air ahuri de quelques ignares ès-géographie, Jacques Vidal ajoutait d’un air supérieur :

 

  • Gibraltar, un gros rocher en face de l’Afrique… Même que par temps clair, on aperçoit les côtes mauresques.

 

Le plus benêt des interlocuteurs de Jacques Vidal, et en même temps le plus curieux, c’était ce pauvre Escourrou, qui posait toujours les mêmes questions et jouait un peu les faire-valoir pour l’inépuisable conteur :

 

  • Et sur quel bateau tu étais ?

  • Sur le  « Redoutable », et c’est de notre navire qu’est partie la balle qui a tué Nelson.

  • Ah ! Nelson !

 

Ce nom mille fois répété, restait toujours aussi mystérieux pour le brave Escourrou, qui marquait quelques secondes de réflexion avant de répondre, infatigable et avec un gros sourire un peu bête :

 

  • Ce jour là tu devais pas avoir le temps de battre le tambour.

  • Le tambour, le fusil, la bombarde, tout était bon dans cette fête !

  • Tu t’en es bien sorti ! tu as su garder ta tête, tes bras, tes jambes… au fond…

  • Au fond, crois moi, on en a bavé, je te le dis. Et ça !… là… qu’est ce que c’est ? poursuivait Jacques Vidal avec fierté.

  • Bah ! deux ou trois cicatrices ; ça donne plus de goût à la vie, maintenant, quand tu penses que tu as failli y passer…

  • Oui, bien sûr : les balles anglaises, les prisons anglaises, les tempêtes, enfin, j’en suis sorti…

  • Et te voilà à nouveau dans tes filets, avec les girelles, les roucaus, les saint-pierre…

  • De toute façon, que je fasse ça ou autre chose, pourvu que ce que j’ai à faire, je le fasse maintenant à Cassis. Il y a que ça qui compte…

  • Et la musique ? reprenait Escourrou, inusable.

  • Oh je l’ai abandonnée ! Bien sûr, à Trafalgar, j’avais pas le temps de souffler dans le galoubet, mais les baguettes du tambour, elles n’ont pas chômé.

  • Et tu continues ?

  • Si  je continue ? Et comment ! Hier, j’ai rencontré le maire, et il m’a demandé si je voulais pas être crieur public à Cassis.

  • Et tu as accepté ?

  • Si j’ai accepté ? Je comprends ! Tu vois Escourrou, c’est pas pour le titre ni pour l’argent que j’ai dit « oui », c’est pour l’amour de l’art. Quand je bats le tambour, je me sens un autre homme, surtout quand je joue en « fantaisie ».  Eh oui « en fantaisie » !

C’est  que Jacques Vidal n’avait pas seulement l’âme d’un marin,  d’un guerrier, d’un crieur public,  d’un joueur de tambour. Il était aussi poète et musicien de « fantaisie ». Avec le galoubet et le tambourin, il enchanta désormais Cassis, ses amis, ses voisins et toute la jeunesse qui venait le chercher pour rythmer les farandoles, les gavottes et les rigaudons. Il devint l’homme- orchestre des fêtes votives, le magicien des festivités populaires, la providence des gambilleurs.

Pas un Cassiden, un Ciotaden ou un Aubagnais ne prenait dans ses bras sa cavalière pour se laisser emporter à l’invitation de Terpsichore, sans que Jacques Vidal ne soit là, inspiré et souriant, infatigable et paternel.

Or, un jour, c’était le 29 juin 1831, tout Cassis, et plus spécialement les pêcheurs cassidens, fêtaient leur saint patron. On avait bien mangé, bien bu et bien chanté pendant les longues heures de cette journée d’été, et, avec la fraîcheur du crépuscule, l’envie de danser chatouillait les jambes des garçons et des filles… Mais voilà ! Comment danser sans musique ?

Ce fut la Louisette Tessore qui lança l’idée :

 

  • Et si on demandait à Jacques Vidal ?

 

Seulement voilà ! Dans quel coin de Cassis cachait-il son désir de ne rien faire ?

 

  • C’est qu’on l’a pas vu de la journée, dit d’un ton déçu Titin Delavalle, qui aurait bien aimé prendre Louisette tout de suite dans ses bras, pour une danse.

  • Si, intervint d’une voix pâteuse –c’est que la journée était chaude– le garde-champêtre. Si… moi je l’ai vu ; il sortait de chez la Mère Faustine avec des bouteilles sous le bras et il a pris le chemin de Port-Miou.

  • C’est là qu’il habite, c’est normal, constata Louisette.

  • C’est peut-être normal qu’il soit allé chez lui, reprit Ttitin, mais ce qui n’est pas normal, c’est qu’il y reste et qu’il nous laisse ici , le bec ouvert, comme des « gobis » à attendre qu’il veuille bien mettre en marche les massettes de son tambourin et son galoubet.

 

Dans la foule des aspirants danseurs  qui entouraient le groupe formé du garde-champêtre, de Louisette et de Titin, les jugements ne manquaient pas.

 

  • Il a peut-être trop bu, et s’est endormi…

  • Oh ! non. C’est pas un homme à se tourner l’entendement avec du vin blanc ; il serait plutôt asphyxié avec la fumée de sa pipe.

  • Pipe ou pas, nous on veut ouvrir le bal, et toi, tu n’as qu’à prendre tes responsabilités.

  • Mes responsabilités ? Répondit le garde-champêtre ;  et où elles sont ?

  • Où elles sont ? dit Louisette. Elles sont sur le chemin de Port-Miou, au cabanon de « Monsieur Jacques Vidal » qui commence à se moquer de nous.

  • Elle a raison ! Tu es le garde-champêtre, tu es la loi ; fais-la respecter, vas-y, et ramène-nous notre tambourinaïre, autrement, c’est toi qui vas avoir affaire à nous.

Et le pauvre Tonin  Lombard n’eut plus qu’à s’exécuter, en regrettant, ce jour-là, d’occuper les fonctions particulièrement éminentes de garde-champêtre de la bonne bourgade de Cassis.

Il prit donc le chemin de la calanque de Port-Miou, et, au bout d’une demi-lieue, le visage ruisselant de sueur sous le bicorne doré, il arriva devant un cabanon nommé « La Cantarelle ». C’était là, la demeure de Jacques Vidal.

 

On n’entendait plus que les cigales. Pas un souffle ; le bruit des vaguelettes sur les rochers se perdait dans l’air épais et brûlant. On aurait pu penser que la maison était vide. Elle ne l’était pas pourtant puisqu’au premier appel du garde :

 

  • « Oh ! pescadou !... Oh ! tambourinaïre du diable ! »

Une voix, venue de l’intérieur (sans que le propriétaire de la voix eût fait mine de se montrer) répondit :

 

  • Qui c’est, qu’est ce que vous me voulez ?

  • Qui c’est ? répondit le garde ; c’est moi, Tonin Lombard, le garde-champêtre, et ce que je veux, c’est que tu viennes faire danser les jeunes qui ont des fourmis dans les jambes, autrement ils sont capables de mettre le feu à la mairie.

  • Et alors ? répondit la voix sans s’énerver. Belle occasion de s’en débarrasser et d’en faire construire une neuve.

  • Ne dis pas de bêtises, reprit Tonin. Allez Vidal ! Sois brave, viens les faire danser, sans quoi ils sont capables de m’enfoncer le bicorne jusqu’à la gargoulette.

 

Ayant invoqué Saint-Pierre, saint patron du jour et saint patron des pêcheurs, qu’il entendait honorer par le repos, Jacques Vidal eut cette réplique formelle et définitive :

 

  • Tout ça, je m’en fous ! Tu peux être le garde-champêtre, mais tu es aussi un vieux guignol, et d’abord, moi, j’veux pas travailler.

 

C’est alors que, sur un air enjôleur, Tonin Lombard tenta de donner à la conversation un tour plus passionné et plus direct :

 

  • Mais qui parle de travailler ? Tu es un artiste, toi ; tu mignonnes le galoubet, tu caresses le tambourin.

  • Si tu continues,  je vais sortir te caresser les fesses avec mon pied.

  • Allez Vaï ! prends-le ton tambour, prends-le ton flageolet, et viens leur chatouiller la farandole.

  • Non ! non ! non !

  • Té, allez tant pis ! Je ferai la quête là-bas pour me faire rembourser ! Je te donne trente sous, mais viens !

  • Trente sous ! reprit Vidal, presque atterré, en plein mois de juin ?

  • Quarante sous !

  • Le jour de la fête de mon saint patron ?

  • Cinquante sous !

  • Si tu me prends par les sentiments, bien sûr ! Tu arriveras bien à faire de moi ce que tu voudras.

 

Alors Tonin Lombard, ravi et souriant, vit enfin la porte du cabanon s’ouvrir et Jacques Vidal capituler.

Et c’est ainsi que le bal eut lieu. Pendant des heures, sans perdre son souffle, sans se lasser, le Tambour de Cassis entraîna la jeunesse dans les tourbillons de la danse. Il souffla avec tellement de suavité dans sa petite flûte, il caressa de ses massettes et avec tellement de charme la peau d’âne de son tambour, que le temps passa comme dans un rêve.

 

Ce furent les danseurs qui, les uns après les autres, se fatiguèrent les premiers. Jacques Vidal, le Tambour de Cassis, jouait toujours. Quittant les rives du port, suivi encore de quelques infatigables et de quelques curieux, il se mit à parcourir, toujours jouant, les rues de la petite ville… Mais les Cassidens n’arrivaient pas, au milieu de ces flots d’harmonie, à trouver le sommeil… Et c’est encore ce pauvre Tonin Lombard, le garde-champêtre, qu’on menaça des pires supplices et des plus affreuses vengeances s’il ne parvenait pas à faire taire Jacques Vidal.

 

  • Regarde-moi lui dit-il, la larme à l’œil. Je n’en peux plus. Dans la rue de la Pounche, j’ai reçu trois pots de fleurs sur le bicorne ; dans l’impasse de la Gineste, on m’a frappé… Près de la campagne Fonblanche, on m’a lâché les chiens au derrière. Oh ! pescadou, sois brave, arrête toi et va te coucher.

 

Mais Vidal continuait à jouer.

 

  • Écoute, continua le malheureux Tonin Lombard, sur le mode cajoleur et tentateur, écoute, on va aller chez moi, je t’offrirai une bouteille de vin blanc qui a plus de vingt ans ! Je la gardais pour la communion de ma petite nièce ! Tant pis, tu la boiras toute… Tout seul, et moi en face de toi, je boirai que de l’eau, mais je t’en supplie, arrête-toi.

 

Mais Vidal, comme absent de la conversation, qui avait plutôt les aspects d’un monologue, se montra imperturbable. Il poursuivit plus fort encore son récital de galoubet et de tambourin.

Alors le garde-champêtre éclata, le visage rouge et boursouflé comme une citrouille :

 

  • Mais enfin hurla-t-il, Bon Dieu de Bon Dieu ! Anges de la Bédoule ! Sainte Mère de Bendor ! qu’est ce qu’il faut que je fasse pour que tu t'arrêtes du buffer dans ton ustensile et de taper sur ton vieux bidon ?

  • Ce que je  veux ? Tu te souviens que tu m’as donné cinquante sous pour me faire commencer à  jouer ?

  • Oui, répondit Tonin surpris.

  • Eh bien, je veux que tu me donnes cent sous pour me faire arrêter.

 

Et sans plus attendre, Vidal reprit son concert solitaire. Pas pour longtemps. Pour préserver la quiétude de ses compatriotes, le pauvre Tonin Lombard, le valeureux garde-champêtre, s’exécuta, et Cassis retrouva subitement son calme.

 

Et c’est ainsi qu’à l’aube du 30 juin 1831, lendemain de la fête de saint Pierre, patron des pêcheurs, naquit un nouveau dicton provençal.                                                                                              

Illustrations : Images du web

Pierre Cordelier